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Une composante de notre humanité commune

C’est un monde méconnu qui est loin de se limiter à sa dimension littéraire : la traduction est tout à la fois un outil de promotion des langues, un discret rouage de l’économie et un vecteur d’idées, mais aussi un secteur en pleine mutation, bousculé par les avancées de l’intelligence artificielle. C’est également, peut-être avant tout, le moyen pour chaque civilisation d’accéder à l’altérité.
Agnieszka Ziemiszewska

Nicolas Froeliger
Ancien traducteur professionnel, Nicolas Froeliger est aujourd’hui professeur à l’Université de Paris. Il est spécialisé en traduction pragmatique.

Elle est partout, et partout discrète ; chacun s’en fait une idée, jamais la même ; elle représente une faculté universelle de l’être humain (« Comprendre, c’est traduire », pensait l’écrivain, linguiste et critique franco-américain George Steiner) et mobilise des compétences bien spécifiques : la traduction semble n’être que paradoxes. Rien d’étonnant, donc, à ce que l’on ait, au cours des siècles, recouru de préférence à la métaphore, bien souvent dépréciative, pour tenter de la circonscrire : la traduction, une belle infidèle, une servante, l’envers d’une broderie… ; les traducteurs, des passeurs, des artisans, des copistes, occasionnellement des traîtres ou des enquêteurs…

C’est aussi le lieu, commun, des idées reçues : la traduction est impossible ; avec un dictionnaire, n’importe qui peut traduire ; la traduction est affaire de langue ; impossible d’en vivre ; un texte traduit est forcément inférieur à l’original ; la traduction automatique remplacera bientôt les professionnels… Tout cela est faux, ou au moins douteux, mais révélateur.

Et mérite donc quelques précisions. Rappelons d’abord que la traduction est à la fois une opération et le résultat de cette opération, sans que ces deux aspects se superposent parfaitement : beaucoup de traductions sont réalisées par des non-traducteurs et les traducteurs professionnels font souvent beaucoup plus que simplement traduire. Ce sont d’ailleurs le plus souvent des traductrices : aux trois quarts.

« Dire presque la même chose »

La traduction appelle aussi de multiples définitions : de « dire presque la même chose » (titre de l’ouvrage du sémioticien et romancier italien Umberto Eco consacré à la traduction) à « dire autre chose autrement » (selon l’expression du linguiste et anthropologue français Jean Gagnepain) ; d’une activité qui présuppose la connaissance des langues à un instrument pour enseigner ces mêmes langues. On traduit une émotion esthétique, un message, du sens, une intention… Le monde de la recherche n’est pas en reste. Certains y prennent la traduction comme objet ; on les appellera alors traductologues. D’autres l’utilisent comme outil au service de la littérature, comparée ou pas, des sciences du langage, de la philosophie, de la psychanalyse, des études féministes ou postcoloniales… Avec en tout cas un maître mot : l’interdisciplinarité.

Il serait facile de s’égarer dans les infinies particularités de ce vaste univers. Mieux vaut sans doute en dessiner quelques enjeux, à l’heure où cette activité, cette profession, cette opération se trouvent, comme beaucoup d’autres, bousculées par les avancées de l’intelligence artificielle.

La traduction est tout d’abord une nécessité pour la culture

La traduction est tout d’abord une nécessité pour la culture : c’est par elle que chaque civilisation prend conscience d’elle-même et accède à l’altérité. C’est la branche la plus ancienne, et par là, encore aujourd’hui, la plus célébrée de la traduction. Avec un arc historique qui part de la première traduction juridique connue, en 1271 avant notre ère (un traité de paix entre Hittites et Égyptiens) ; qui passe par les traductions successives de la Bible et des autres grands textes religieux, de la Septante (la première traduction de la Bible hébraïque en grec, à Alexandrie au IIIe siècle avant notre ère) jusqu’à nos jours ; avant de se transmettre au domaine littéraire. Elle permet à chacun d’accéder aux chefs-d’œuvre, ainsi qu’aux autres productions écrites, et maintenant audiovisuelles, de l’humanité dans sa propre langue, par-delà les différences qui font soupçonner à certains qu’il puisse exister des textes ou des concepts intraduisibles, c'est-à-dire, en fait, éternellement à retraduire, comme l’observe la philosophe et traductologue française Barbara Cassin.

Permettre le voyage des idées

Sur le plan de la citoyenneté et des politiques publiques, ensuite, la traduction est un outil essentiel de médiation et de promotion des langues, nationales ou autres. Elle fournit un contrepoids bienvenu à l’ignorance, à la haine, à la violence, même lorsqu’elle s’exerce au service des armées. C’est par elle que les idées voyagent. Avec le développement des migrations, de plus en plus nombreux sont aussi les pays qui voient dans l’accès aux services publics (santé, justice, législation…) dans une langue que l’on maîtrise un droit fondamental.

La traduction, c’est aussi un rouage essentiel, quoique, là encore, discret, de l’économie. Qui est l’affaire d’une profession en pleine mutation, regroupant des métiers de plus en plus pointus : traduction et interprétation au sens classique du terme, certes, mais aussi localisation, terminologie, révision, post-édition, gestion de projet, rédaction technique, ingénierie linguistique…, sous l’appellation générale de traduction pragmatique, c'est-à-dire ayant avant tout une visée de communication (textes techniques, scientifiques, juridiques, presse, économie, finances…). Soit, à l’échelle du monde, plusieurs centaines de milliers de personnes, avec un chiffre d’affaires supérieur à 50 milliards de dollars.

La traduction est une composante essentielle de ce qui fonde notre commune humanité

Une réflexion superficielle pourrait conduire à opposer ces différentes facettes, ou à en privilégier l’une ou l’autre. Erreur de méthode : le social ne contredit pas le culturel, l’automatisation ne condamne pas les professionnels – elle ne peut prospérer sans eux. Les évolutions en cours nous contraignent en revanche à actualiser nos idées sur la traduction, ceux qui l’exercent et sa place dans la société. Ainsi, la mise à disposition au service de tous, ou presque, d’outils de traduction automatique gratuits tend à en faire, avec certes des imperfections, un bien commun. Sans condamner les professionnels, puisque la traduction automatique n’intègre pas la dimension de communication et la capacité du langage humain à créer de la nouveauté à partir de l’existant. De même, les métiers de la traduction et ce que l’on appelle la traduction pragmatique donnent une assise au domaine, numériquement et économiquement plus restreint, de la traduction littéraire.

Par-delà les diversités, il faut donc comprendre que la traduction est une composante essentielle de ce qui fonde notre commune humanité. Que tous ces éléments peuvent et doivent être pensés comme faisant partie d’un même ensemble. Et qu’elle est un investissement avant d’être un coût.

Oui, décidément, la traduction mérite d’être mieux connue, et davantage pratiquée. Par chacun, tout d’abord, car, passant par la maîtrise du langage, elle est un formidable outil d’élucidation. À l’échelon des sociétés, ensuite, car c’est elle qui permet les échanges dans le respect de la diversité linguistique et culturelle. Ce qu’une langue unique ou dominante est impuissante à faire. De fait, on peut affirmer, avec Claire Joubert, professeure en littérature anglophone à l’Université de Vincennes (France) qu’avec elle il devient possible de « penser la chaîne entière, de la langue à la géopolitique ». Certes, la traduction est discrète, mais c’est un levier extraordinaire. À chacun de s’en saisir à sa manière : la traduction ne connaît pas d’exclusives.

Les auteurs les plus traduitsNombre total de traductions*
Agatha Christie (1890-1976), romancière anglaise7,236
Jules Verne (1828-1905), écrivain français4,751
William Shakespeare (1564-1616), dramaturge anglais4,296
Enid Blyton (1897-1968), romancière anglaise3,924
Barbara Cartland (1901-2000), romancière anglaise3,652
Danielle Steel (née en 1947), romancière américaine3,628
Vladimir Lénine (1870-1924), homme politique russe3,593
Hans Christian Andersen (1805-1875), auteur danois de contes de fées3,520
Stephen King (né en 1947), écrivain américain3,357

*Nombre d’ouvrages traduits (rééditions comprises) en différentes langues sur une période de 30 ans approximativement (années 1980-2009/2010).

Qu’est-ce que l’Index Translationum de l’UNESCO ?

Le point commun entre l’auteur de contes danois Hans Christian Andersen, la romancière britannique Agatha Christie et le père de Pinocchio Carlo Collodi ? Ils font partie des auteurs les plus traduits au monde selon l’Index Translationum de l’UNESCO, une base de données bibliographiques unique en son genre qui recense les ouvrages traduits dans le monde.

Créé en 1932 par l’Institut international de Coopération intellectuelle de la Société des Nations, l’Index Translationum a été adopté par l’UNESCO en 1948. Il est donc antérieur à la création de l’Organisation elle-même, ce qui en fait l’un des plus anciens programmes de l’UNESCO. L’Index est né de la conviction que « la traduction est une force précieuse pour contribuer à la compréhension entre les différents peuples » ; il permettrait d’avoir une vue d’ensemble de la circulation des idées. Grâce à l’Index, on sait notamment que les langues les plus traduites sont, dans l’ordre : l’anglais, le français, l’allemand, le russe, l’italien et l’espagnol.

Jusqu’à son abandon faute de financement en 2013, les centres bibliographiques ou les bibliothèques nationales des pays participants envoyaient chaque année à l’UNESCO des données bibliographiques sur les livres traduits dans tous les domaines de la connaissance. En 2013, il comptait plus de quatre millions d’entrées – dont 2,2 millions avaient été numérisées – concernant des traductions de ou vers 1 139 langues différentes. Il répertorie les œuvres de plus de 500 000 écrivains, traduites par environ 600 000 traducteurs, ce qui en fait l’une des plus grandes bases de données de l’Organisation. Aujourd’hui encore, malgré sa mise en sommeil, il est considéré comme une des sources de référence pour les livres traduits.

Traduction : d’un monde à l’autre
UNESCO
avril - juin 2022
UNESCO
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